17/08/2007

   SerpentFractale  En absolue équivalence


Si l’entrée au cirque n’est pas gratuite, la vie, elle, se charge de réclamer le paiement de tarif de ses manèges dès qu’elle nous a embarqués - sans nous avoir rien demandé. Le Boomerang, à La RondeManège de la Pitoune, à La RondeFasciste, va ! Aucun préavis quant à ceux qu’elle nous réserve non plus. Car elle ne se contente pas du plaisir sans danger des autos tamponneuses. Chanceux sommes-nous s’il s’agit de l’excitation joyeusement montante de la Pitoune avant son rafraîchissement en plongée; angoissés de savoir si on occupera toujours son siège après les détours vertigineux des Montagnes russes; blanchis comme des draps en sentant s’effectuer le retour du Boomerang, chaque aléa de la vie contient ses intrigues et ses propres mouvements.


La nature, elle, connaît bien des dérèglements, et ils ne sont certes pas que d’ordre climatique, lord my body !

Enfin, pour éviter que sa vie ne soit que du toc, y a intérêt à y mettre le prix. La propriété vaut selon l’usage qu’on en fait.

Dans les moments de descente, je me retrouve souvent à lire, chez Juan - mais précisément pour réassurer ma foi en la Hauteur ! -, ou en quête, parmi mes téléchargements, d’une émission de France Culture qui me permette l’accompagnement d’une présence suppléante à la mienne en souffrance. Or, il se trouve que j’en ai tellement d’accumulées que, en principe, je ne devrais pas tellement réécouter. Et pourtant… Hubert Haddad.

Alain Veinstein l’a reçu le 22 mai dernier, à son émission Du jour au lendemain. pour converser autour de son plus récent roman, Oholiba des songes (Éditions Zulma). Plusieurs fois que j’y reviens, aimantée par ces propos justes et consolants émis d’une voix empreinte d’une douce tendresse éprouvée. Présence rare que celle des grands poètes.

Il vaut de retenir et transmettre quelques-uns de ses éclats, fruits mûrs obtenus de ses labours en des terres travaillées par les ruptures subies ou ressenties au fil du temps :

« Ce qui n’était qu’une appréhension s’est lentement concrétisé, comme l’inquiétude d’un rêve grossi en cauchemar, et chacun s’empresse maintenant d’attester l’abîme. » (extrait de Oholiba…)

« Toute la littérature naît d’impasses. On n’arrête pas de voir une littérature triomphante, mais la littérature n’a rien à voir avec tout ça. Si vous voulez, un jour, écrire le plus beau livre, eh bien, suicidez-vous dans le monde. Abandonnez toute perspective. Cessez de vous prendre pour Stendhal ou Napoléon : ça ne sert à rien. »

« J’ai passé mon temps à disparaître. C’est la meilleure façon de trouver le temps pour écrire. Mais, qu’est-ce qu’on fiche, dans ce monde ? On est dans des perturbations, on est dans quelque chose de très étrange que la littérature voudrait à tout moment incarner, à l’instant présent. Oholiiba des songes, de Hubert HaddadLa littérature, c’est… pfff, c’est l’esprit de l’escalier. La littérature n’est pas là, elle se passe ailleurs. Où a-t-on vu qu’un écrivain puisse se comparer, puisse essayer de se légitimer dans le social ou dans le politique ? S’il y a une contre-culture, c’est la poésie. La culture n’existe que dans la contre-culture; la culture n’est que contre-culture.
Plus tard, parce qu’on a ce courage, on va voir des ossements splendides, on va voir un ossuaire remarquable et on va dire : Oui, voilà, regardez ! Bossuet, Chateaubriand, Rimbaud, Lautréamont… Mais, au moment de vivre, c’est dans le refus, dans la tragédie, dans la tragédie absolue de la pensée de l’être. »

« Lorsqu’on voit, dans Wikipédia ou ailleurs, le pedigree d’un tel ou d’un tel, mais c’est ridicule. C’est grotesque : y a pas de légitimité. Il y a des êtres présents, c’est-à-dire des créatures projetées dans la douleur et la beauté et le bonheur et l’immensité d’être au monde, et alors, avec peu ou moins de moyens. Tout être présent au monde est dans une absolue équivalence. Y a pas de degrés de qualité d’être; si on pensait comme ça, ce serait grotesque. »

« Dès qu’on est dans l’espace du symbolique, de la symbolisation, dès qu’on est dans cet écart vertigineux, dans la "(mots inconnus de moi)" comme disent les kabbalistes, dans ce retrait où la parole surgit de l’absence, on est au lieu même de la merveille. Il n’y a pas d’écrivains, il n’y a pas d’artistes si on fait le déni de cet abîme. Un artiste, c’est quelqu’un qui a compris qu’il va disparaître et qui est disparu et dans cette disparition il a un sursaut et dans ce sursaut, peut-être parce qu’il a compris ce qu’était l’altérité. Qu’est-ce que c’est, l’altérité… c’est l’absence de soi. L’altérité, c’est que la parole peut naître et là, dans la peinture, dans tous les arts, dans la musique, on peut naître à soi-même, sachant que la naissance et la mort sont un même point, sont un même lieu… »

« Où on a tué ? On a pu tuer de manière systématique, industrielle, tout d’un coup dans une hallucination absolue, le peuple le plus cultivé au monde. Dans la démonstration freudienne totale, on s’est mis à retrouver le fond le plus ténébreux et mortel, et on s’est mis à tuer qui ? Eh bien, soi-même. Parce qu’un Juif, un Arménien pour les Turcs, un Gitan, qui c’est ? C’est pas parce qu’on a un petit air différent qu’on est un autre, non, tout d’un coup on se tue soi-même, on se massacre soi-même, et quand on a compris ça, qu’on se massacre soi-même, c’est le sens même de ce qu’on doit comprendre. Il n’y a pas "les autres" ! Ceux qui disent un tel a tué, dans sa différence. Non. L’Allemand, l’officier nazi, c’est moi. C’est tout. Parce que l’humain est l’humain, parce que la créature est la créature, parce que qui apparaît apparaît. Et on tue cette différence parce qu’on veut annihiler en soi tout ce dont on a peur en soi, tout ce qui nous épouvante, nous effraie. En soi. »

 

SnoopyNdMD : Par ailleurs, si je ne m’abuse, la musique qui a tourné pendant les intermèdes de cet entretien avec Alain Veinstein était celle, jazzée, des dessins animés de Charlie Brown (de Vince Guaraldi ?). C’est un peu comme si on m’avait dédicacé l’émission…

2e NdMD : Hubert Haddad a si bien traduit mon sentiment profond en disant : « Tout être présent au monde est dans une absolue équivalence », que j’ai décidé de mettre cette phrase en exergue, dans l’en-tête, sur mon plus récent blog. Si vous vous y rendez voir, profitez-en également pour écouter Moments Like These de Beauty’s Confusion, dans ma boîte à musique : cette pièce a en commun avec la voix de Haddad une légère tonalité mélancolique. Me la suis repassée plusieurs fois, en préparant ce billet…




   Libellé(s) ophidien(s) : Ceinte d'Écritures, D'éclats (rations) - par MD ~ @ (lien permanent) - 5:36 pm

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10 Bô ââââhh !

The URI du rétrolien : http://leserpentmarginal.blogsome.com/2007/08/17/en-absolue-equivalence/trackback/

  1. Merci Marie Danielle pour la référence. J’ai adoré cette entrevue que tous les artistes devraient lire. Je la passerai à quelques copains-copines.

    Un bô ââââhh ! poussé par du Glas — 17/08/2007 @ 11:34 pm

  2. À la différence de ma note traitant de la rencontre avec les éditeurs Corti, l’émission de Veinstein avec Haddad n’est plus disponible en ligne, alors j’ai voulu en rendre compte avec ces extraits. Pour Corti, j’ai voulu en rendre compte en tentant de nommer ce qui, en moi, révélait la distance entre l’univers que ces éditeurs ont construit et celui - qui m’est apparu plus pauvre que jamais - dans lequel j’ai “évolué” et dans lequel on vit toujours, d’une certaine manière. Et puis je crois que j’y reviendrai souvent, que cela apparaîtra tel un point de référence majeur.

    Autrement, en transcrivant les mots de Haddad je me suis rendue compte que, sans sa voix, on pouvait les lire et les recevoir comme des claques, ou alors que ça cogne au cœur très vigoureusement, mais il faudrait pouvoir l’entendre pour sentir à quel point cela est dit posément, avec une grande humanité, sans distance. Une parole qui coule de source. Il y a divers motifs qui m’ont touchée que je n’ai pas évoqués, mais on ne peut pas tout dire, et puis il y a des choses que l’on a envie de garder pour soi… du moins un temps.

    Contente qu’elle t’ait plu (ouais, je te tutoie dorénavant !).

    Un bô ââââhh ! poussé par Marie Danielle — 17/08/2007 @ 11:53 pm

  3. On ne meurt pas dans le lieu où on est né, en général : c’est faux. Tant physiquement que moralement. Au demeurant, l’art n’est pas manifestation de l’être, mais action sur la matière (de l’être). Il n’importe pas que l’art manifeste l’être : c’est une simple conséquence. Ce qui compte, c’est l’action. Aux yeux du croyant, la nature manifeste aussi l’être. Aux yeux du croyant, à ce compte-là, il n’y aurait aucune différence entre l’art et la nature ! Mais en fait, il y en a une : l’art est l’action de l’être humain.

    Un bô ââââhh ! poussé par Ramiel — 18/08/2007 @ 2:31 am

  4. Cré Ramiel, allez ! La servante est toujours allumée chez vous, même lorsque vous dormez, non ?

    À propos de mourir dans le lieu où on est né, Haddad n’évoque-t-il pas plutôt, par exemple, un phénomène participant de celui à l’œuvre lors des métamorphoses ? Ainsi, un enfant quitte-t-il le ventre de sa mère, passant de l’état de fœtus à celui d’être humain, mourant et naissant à la fois, dans l’espace du passage.

    Vous me permettrez de vous référer au texte que j’avais écrit enn regard de trois photographies d’Henri Zerdoun, en réponse à la fonction de l’art. Enfin, l’art, lorsqu’il est offert aux regards, se présente comme une manifestation, et beaucoup de ceux qui le verront pourront demeurer - du moins apparemment - des spectateurs passifs devant lui, mais si l’art est une action - et vous avez raison de le dire -, cette action-là échappe souvent aux regards. Car la différence entre la naissance d’un être humain et l’art, c’est effectivement le travail actif accompli par l’artiste, le bébé, lui, se constituant dans le sein de sa mère sans qu’elle ne le commande (mais ses soins ne comptent pas pour des brindilles non plus). Haddad n’avait tout simplement pas discuté ce que vous relevez.

    Un bô ââââhh ! poussé par Marie Danielle — 18/08/2007 @ 11:09 am

  5. Mais l’art est soit l’action, soit l’ensemble des résultats de l’action artistique : le mot même a deux sens. En revanche, l’oeuvre d’art est bien le résultat particularisé d’une action artistique. Ce que je voulais dire, c’était que l’action seule créait l’art, et non l’être. L’oeuvre d’art est le produit d’une action. Aucun être ne crée une oeuvre d’art sans agir. Or, je ne crois pas qu’un état d’être puisse créer une oeuvre d’art, quelle que soit l’action effectuée, et au contraire, je crois que n’importe quel être humain peut créer de l’art, s’il effectue une action artistique. Pour moi, ce qui compte, ce n’est pas qualifier l’être de l’artiste, mais son action, en tant qu’il réalise une oeuvre d’art.

    J’en reparlerai, mais je partirai de la définition de D. Lynch, qui dit simplement que la différence entre les artistes et les autres, c’est que, au départ, à l’époque où tout le monde dessine, les premiers prennent assez de plaisir à le faire pour continuer, et les autres non. Il n’y a pas, pour moi, de différence métaphysique entre les artistes et les autres êtres humains.

    Cela me rappelle mon frère, qui est allé aux Beaux-Arts, ce qu’on m’a interdit. Or, dans les faits, il avait toujours assez peu peint et dessiné, dans son enfance, et moi, je n’avais jamais arrêté. Mais ensuite, il revenait de son école, et il me faisait des leçons sur ce qu’était l’art, sur la nature profonde de l’artiste, selon ce qu’on lui avait dit. Il prenait un couteau et traçait des lignes sur mes fresques pariétales pour rectifier mes perspectives. Moi, parallèlement, on n’osait me donner raison, à cause de ce qu’avait dit sur moi mon instituteur, dont j’ai parlé l’autre jour à propos de mon camarade Thomas Luntz. Voilà la réalité des choses, Marie Danielle. Elle n’est pas celle dont on donne l’image dans le public.

    Pour les métamorphoses, je crois que Haddad voulait simplement dire que le néant était également avant la naissance et après la mort. Mais je le conteste ; ou je conteste qu’il s’agisse du même “néant”.

    Pour les enfants, ils manifestent bien l’être de l’humanité, non ? La constance de la forme distingue les espèces entre elles. La nature se subdivise en forces spéciantes, pour ce qui est des êtres vivants. Cette force de chaque espèce est : elle existe, dans les formes, en potentialité, comme dirait l’autre. Si cette force spéciante n’existait pas, l’enfant, en naissant, pourrait avoir n’importe quelle forme. Le croyant représentera cette force sous les traits d’un ange, par exemple.

    Un bô ââââhh ! poussé par Ramiel — 18/08/2007 @ 12:15 pm

  6. Oui, vous avez mille fois raison, c’est l’action qui crée l’art, mais avec le concours de l’être tout de même. Et parfois un concours exigeant. Mais j’aime bien votre distinction, qui est de ne pas “qualifier l’être de l’artiste [tant que] son action, en tant qu’il réalise une oeuvre d’art”.

    Je ne sais pas s’il y a une “différence métaphysique entre les artistes et les autres êtres humains”. Je sais que d’aucuns en débattent. Le plus que e m’avancerais à dire, c’est qu’il en est peut-être une dans leurs visions, mais dans leurs êtres, ça, vraiment je ne SAIS PAS. Votre expérience personnelle démontre bien que, même en art, il y a de fausses présomptions, des esprits de chapelle établis depuis longtemps, etc. Vous y avez été confronté, alors qu’en ce qui me concerne, c’est d’un bain d’ignorance qu’il m’a fallu chercher à m’extraire. Et encore.

    Pour la question du néant chez Haddad, peut-être l’avez-vous déjà lu ? Car je ne saurais affirmer quoique ce soit en la matière (la “matière” du néant, faut quand même le faire, hein ;-) ) seulement à partir de l’écoute de cet entretien.

    Merci pour “la force spéciante”, je conserve.

    Un bô ââââhh ! poussé par Marie Danielle — 18/08/2007 @ 12:36 pm

  7. C’est un leurre, Marie Danielle : les artistes ont souvent essayé de se faire prendre pour des sortes de surhommes, mais un artiste est juste quelqu’un qui passe beaucoup de temps à créer des oeuvres d’art et qui les montre au public. Les visions des artistes ne sont pas du tout différentes des autres. D’abord, il y a toute sorte d’artistes : des artistes qui n’ont pas spécialement de visions, et d’autres qui en ont ; il y a des artistes qui aiment le réalisme, d’autres qui aiment l’imaginaire. Mais la vérité est que les autres êtres humains sont exactement pareils : il y en a qui sont imaginatifs, d’autres qui ne le sont pas. Si vous parliez de conceptions du monde, c’est encore pareil : il y a des artistes qui sont plutôt traditionalistes, d’autres qui sont plutôt progressistes, etc. Ceux qui veulent enrôler les artistes dans tel ou tel courant d’idées ou tel ou tel genre de tempérament effectuement simplement une forme de promotion de ce qu’ils sont eux-mêmes. Ils se nomment artistes à bon compte : ils n’ont pas besoin de créer des oeuvres d’art par le travail pour en acquérir le titre !

    Certains font des artistes de grands initiés de ceci ou de cela, mais la vérité est qu’il existe des grands initiés qui donnent leurs pensées personnelles, et qui veulent que ces pensées soient reconnues comme étant de l’art, de la haute poésie. C’est une question d’autorité. Néanmoins, un poète n’est pas un grand initié : c’est simplement quelqu’un qui crée des poèmes. Exprimer des pensées profondes, métaphysiques, mystiques, ne suffit pas, pour être un poète.

    Un bô ââââhh ! poussé par Ramiel — 19/08/2007 @ 4:25 am

  8. Je n’ai, à l’instant, pratiquement rien à ajouter à votre propos, Ramiel. En fait, cela demande à être relu et réfléchi, absorbé, parce qu’il esquisse nettement les distinctions à établir tant sur ce qu’est l’art que ce qui autoriserait à se déclarer artiste. Permettez-moi donc de prendre tranquillement le temps de goûter un peu la substance du fruit de votre expérience, et de vous remercier de me l’avoir offert.

    Un bô ââââhh ! poussé par Marie Danielle — 19/08/2007 @ 1:20 pm

  9. Il y a néanmoins une erreur aisée à déceler : il faut lire “effectuent”, dans mon message.

    Un bô ââââhh ! poussé par Ramiel — 19/08/2007 @ 2:23 pm

  10. C’est vous dire comme vos erreurs, ces vétilles, ne me pèsent ni ne m’incommodent…

    Un bô ââââhh ! poussé par Marie Danielle — 19/08/2007 @ 2:26 pm

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   SultaneRouge   Qui, du Serpent ou de vous, charme l˚autre ?

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