La complexe cité de Jules Supervielle
« Plus de trente ans je me cherchai
Toujours de moi-même empêché,
Hier enfin je me vis paraître
Debout dans la brousse de l’être ;
J’étais nu, le coeur apparent
Avec sa courbe et son tourment.
Je donnai à l’autre moi-même
(Aussitôt nous nous reconnûmes)
Une poignée de main sereine
Ayant un petit goût posthume.
Il n’y eut pas même une larme,
Ce fut grave torride calme,
Et je me tendis une palme
Que je gardais depuis trente ans
Pour ce purissime moment. »
Jules Supervielle, (1884-1960)
Excellente émission que celle de Une vie, une oeuvre du 29 avril 2007 (et vive la baladodiffusion!), consacrée à Jules Supervielle. Ma réminiscence est-elle fausse qu’il ait compté pour marquant chez Anaïs Nin, malheureusement mes notes de ses Journaux n’en ont rien retenu. Ne l’ai jamais lu moi-même (la raison pouvant en être que la bibliothèque où j’ai dû le chercher naguère, ainsi que je le fis souvent d’auteurs cités par Nin, n’offrait rien de ses œuvres sur ses rayons : tant de rencontres manquées ainsi, pour cause d’indigence!), c’est un propos d’Anne-Marie Supervielle, sa fille cadette, qui m’a d’abord fait ciller, pour ensuite le noter, et donc ce n’est pas de discuter précisément de son père qu’il m’importe, n’ayant aucune autorité en la matière, mais je dois avouer qu’un seul motif invoqué par elle pour justifier de lui assigner un aspect “schizophrène” m’a paru erronné, sinon un gros brin abusif (mais cet usage-là est assez courant) :
« Il disait de lui-même (parce qu’il parle d’un personnage […], mais qui est le vulnérable, si vous voulez, c’est une chose qu’il a écrite peu avant sa mort; et là, quand il dit ça, il pense à lui, vraiment): « Des compartiments, ou plutôt des wagons entiers de lui-même, ignoraient absolument ce qui se passait dans les wagons voisins de sa pauvre cervelle ». Y avait un côté un peu schizophrène, si vous voulez, dans sa personnalité. »
L’argument scientifique ne prétend-il pas pourtant que l’on utilise de son cerveau qu’à peine, quoi, 10 % ? Par ailleurs, peut-être sa fille ignore-t-elle tout de l’inconscient freudien. Pour ma part, et sur un tout autre plan, je dirais… que la complexité est une cité complexe dont certains lieux, voire leurs occupants, nous échappent fatalement, soit dans le temps, soit dans l’espace, soit dans la conjonction des deux. Car notre mémoire est chargée de plus que l’on ne saurait se souvenir ; notre être de plus que ce qu’il ne pourra jamais accomplir ; et les chemins s’offrant à soi, jalonnés de plus de virtualités que mille et une vies ne sauraient épuiser à jamais (et heureux les simples - ce qui est très loin d’être péjoratif dans tous les cas - à qui cela n’a jamais affleuré à l’esprit !).
Enfin, avant de vous livrer d’autres fortes résonances suscitées par cette écoute d’aujourd’hui, l’envie de faire s’accompagner le train de Supervielle avec l’écho piétonnier du poète québécois Hector de Saint-Denys Garneau.
Par ailleurs, il s’est trouvé que, dans sa présentation du poète, Françoise Estèbe mentionne que « son travail poétique a été un lent cheminement pour apprivoiser les monstres tapis dans son inconscient, et que longtemps il a redouté la folie, éludant, écrit-il, son moi profond ». Ici, pas de diagnostic, pas non plus d’indications cliniques, plutôt plusieurs évocations qui s’ensuivront de cet évènement troublante pour le petit garçon de neuf ans que fut Jules Supervielle et qui découvrît, dans une brutalité accidentelle mais néanmoins violente, que ceux qu’il avait toujours cru être ses parents l’avaient en fait pris en adoption, ses deux géniteurs étant décédés l’année même de sa naissance. La folie ne serait-elle pas ici analogue à un séisme où, alors que le sol se dérobe sous ses pieds, l’on s’agrippe à un objet immuable et que, la secousse passée, redressé sur la terre ferme, l’expérience ait tenu le garçonnet dans un état chancelant intérieurement des années durant ? Voire qui s’apparenterait, exemple parmi d’autres, pour recourir à une correspondance toute médicale cette fois, au coup de fouet cervical (whiplash ou, connexe, coup de lapin), au sens où une lésion traumatique se serait produite du moi encore bien immature de Supervielle qui l’aura laissé vulnérable toute sa vie durant, cette fêlure demeurant autrement invisible à l’œil étranger, mais dont la résorption pourrait ne pas être absolument impossible, cela requérant que la vie et l’entourage puissent s’y prêter de diverses façons, et un long travail de soi à soi, pour recouvrer une unité soit perdue, soit nouvelle, mais à jamais empreinte de ce mauvais coup du sort.
Cela dit pour renouveler la formule de ces apparences dites justement trompeuses et pour remettre au travail l’œil pathétiquement paresseux d’un certain nombre.
En rappelant - on n’est jamais trop prudent - que j’ai brodé sur le motif faux-lit, et non en cherchant à me prononcer sur l’histoire de Supervielle elle-même, ce qui m’est d’évidence interdit.
Bien au-delà, raisons amples d’entreprendre de le lire, ce tableau complexe cité : « Solitaire, silencieux, en marge des mouvements littéraires et des avant-gardes, désireux de concilier modernité et classicisme, Jules Supervielle a manié tous les genres, tous les rythmes poétiques, dans « une exactitude hallucinée » et dans une quête perpétuelle d’abolition des frontières entre le réel et l’ailleurs ».
Également, du poète Jean-Pierre Lemaire :
« C’est une attitude fondamentale chez Supervielle, il se demande toujours si les mots qu’il emploie, si le langage qu’il emploie ne va pas faire violence, aux êtes, ne va pas les méconnaître, d’abord, et éventuellement leur faire mal. C’est ça que j’appellerais une attitude de respect devant la création. Gardons ce mot, même si Supervielle ne fait pas référence à un dieu créateur. C’est cette idée d’une vie à respecter en dehors de lui. »
Et encore, de l’essayiste Sabine Dewulf (Jules Supervielle ou la connaissance poétique, Éd. l’Harmattan, en 2 vol.) « Alors, le double, ça aussi, c’est un vaste thème. C’est le thème central, à mes yeux […]. Supervielle, c’est quelqu’un qui, constamment, se sent divisé d’avec lui-même, séparé de lui-même. Alors, bien entendu, ça renvoie à ce sentiment d’identité qui s’est fissurée, à l’âge de neuf ans et bien avant, sans doute, lors de cette révélation qu’il a eue. Il se sent toujours de ses autres moi ; c’est-à-dire que ce qu’il a vécu auparavant, son expérience précédente, c’est un autre moi qui s’éloigne de lui, et à partir de là, “Qui suis-je ?”, ça c’est la question centrale, “Qui suis-je ?”. Comment se regarder dans le miroir et comment reconnaître l’image qui se dessine dans le miroir, à partir du moment où, sans cesse, le moi meurt à lui-même, et se sépare de lui-même. […] Il va même plus loin encore [que de craindre de voir son double, comme une sorte de double obscur] quand il dit : « Si je regarde le miroir, je n’y vois rien de moi » et aussi « Le miroir se taira, d’un silence qui dure ». Même le double est invisible ; le thème du double est très fréquent, très présent (…). Ce double, c’est évidemment cette part d’insconscient qui l’habite, qui le manipule, qui lui fait écrire ses vers à sa place. Il se sent mené par une force qui le guide, et il ne sait pas jusqu’où elle va le mener. Donc, cette part d’inconscient, c’est ce double qui est tapi en lui, un peu comme, parfois comme une bête un peu féroce, parfois comme une espèce d’ange gardien, on ne sait pas très bien. Et puis c’est aussi, comme je le disais, cette part de lui-même qui s’effiloche constamment, au point qu’il se sent dans une enveloppe charnelle, et le maître n’est pas là. Le maître, c’est-à-dire le moi, s’est absenté. »
Deux autres éclats encore, avant de terminer avec un dernier poème d’une splendeur toute humble :
« Une pensée profonde est forcément obscure,
car le fond de l’homme est noir. »
« Une idée de toi, greffée sur de l’inconnu. »
in L’Homme de la Pampa
« Ne touchez pas l’épaule
du cavalier qui passe,
il se retournerait
et ce serait la nuit.
Une nuit sans étoiles,
sans courbes ni nuages.
Alors, que deviendrait
tout ce qui fait le ciel,
la lune et son passage,
et le bruit du soleil ?
Il vous faudrait attendre
qu’un second cavalier,
aussi puissant que l’autre,
consentit à passer. »
Les illustrations de cette note sont des gravures de Jean-Charles Taillandier.


Qui, du Serpent ou de vous, charme l˚autre ?

Eh eh !
Un bô ââââhh ! poussé par Jean-Balthazar — 28/06/2007 @ 4:35 pm
Quelle loquacité !
Vous qui êtes si doué pour dénicher les documents zinédits qui donnent à voir, z’en auriez pas un de même montrant l’Alexandre moderne, mmm ???
Ho ho.
Un bô ââââhh ! poussé par Marie Danielle — 28/06/2007 @ 6:40 pm
une phrase de supervielle que j’aime beaucoup :
“Ah que la vie est quotidienne…”
Un bô ââââhh ! poussé par Benoit — 29/06/2007 @ 7:45 am
L’Alexandre moderne ? Mmm… est-il seulement déjà là ? On le saurait.
Mais on peut voir : Iskander (ou Iskandar) :
http://faculty.maxwell.syr.edu/gaddis/HST210/Oct16/Alexbust1.jpg
Avec ses cornes :
http://faculty.maxwell.syr.edu/gaddis/HST210/Oct16/Alexander%20Coin.jpg
Alexander in later legend:
descending to the bottom of the sea (western Europe)
http://faculty.maxwell.syr.edu/gaddis/HST210/Oct16/undersea.jpg
Flying to the heavens in a chariot drawn by griffins (Armenia)
http://faculty.maxwell.syr.edu/gaddis/HST210/Oct16/Skychariot.jpg
Fighting the “dog-headed men” (India)
http://faculty.maxwell.syr.edu/gaddis/HST210/Oct16/dogheads.jpg
Meeting the sages of India (Ottoman Turkey)
http://faculty.maxwell.syr.edu/gaddis/HST210/Oct16/iskander.jpg
(Ma favorite.)
Source :
http://faculty.maxwell.syr.edu/gaddis/HST210/Oct16/Default.htm
Un bô ââââhh ! poussé par Jean-Balthazar — 29/06/2007 @ 8:04 am